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En Inde, 40 ans après "La Cité de la joie", frère Gaston oeuvre toujours "pour les plus pauvres"
Quarante ans après la parution de "La Cité de la joie" de Dominique Lapierre, frère Gaston Dayanand, dont l'existence dans le bidonville de Pilkhana a inspiré ce best-seller, oeuvre toujours, à 86 ans, pour "les plus pauvres" au Bengale-Occidental dans le nord-est de l'Inde.
Frère Gaston, né Grandjean en 1937 dans une famille ouvrière suisse à Genève, se souvient d'avoir décidé "dès l'âge de six ans" de vouer son existence "au Christ et aux pauvres".
"Je n'ai jamais voulu être prêtre", confie ce frère de la congrégation Prado à l'AFP, "l'Eglise ne m'aurait jamais laissé vivre dans un taudis avec les pauvres".
"Or, ma vie, c'était de partager avec les plus pauvres", poursuit le vieil homme à la chevelure et barbe blanches, au Centre interreligieux de développement (ICOD), ONG qu'il a co-fondée, il y a vingt ans, à Gohalopata, village à 75 km au sud-ouest de Calcutta.
Sur les douze ONG que cet infirmier de métier a créées en cinquante ans d'existence au Bengale-Occidental, il en reste six dont ICOD qui accueille 81 orphelins, personnes handicapées, individus atteints de troubles mentaux, vieillards, de toutes religions.
"J'allais partout où il n'y avait ni médecin, ni organisation non gouvernementale, ni chrétien", se souvient-il, "c'est-à-dire des endroits tout à fait délaissés, abandonnés".
Il a débarqué en Inde en 1972 pour travailler avec un prêtre français dans un petit centre d'entraide du bidonville de Pilkhana, près de Calcutta. "C'était le plus grand slum de l'Inde à l'époque, on disait du monde!", précise-t-il.
Parvenu en triporteur jusqu'au bidonville, il avait surpris les riverains en y entrant à pied: "je ne rentre pas dans un endroit où il y a tant de pauvres, sur un rickshaw, comme un riche!"
- "Chicago sur Gange" -
Un jour de 1981, il y reçut la visite de Dominique Lapierre "envoyé par Mère Teresa". Le célèbre auteur, qui voulait écrire un roman "sur les pauvres", a su convaincre l'ascète de son "sérieux". Les deux hommes devinrent amis.
Frère Gaston "est l'une des +Lumières du monde+ dont j'ai eu l'honneur de raconter l'épopée d'amour et de partage dans mon livre +La Cité de la joie+", dira l'écrivain, décédé en décembre dernier.
Traduit dans le monde entier, son roman paru en 1985 s'est vendu à plusieurs millions d'exemplaires.
"Il a financé toutes mes organisations à raison de 3 millions de dollars par an, presque tous ses droits d'auteur, pendant près de 30 ans", affirme le religieux.
En revanche, l'adaptation du roman au cinéma, avec Patrick Swayze, lui a beaucoup déplu: "j'ai franchement détesté ce film. +La Cité de la joie+ est devenue +Chicago sur Gange+!".
- "500 lépreux" -
A l'époque, Mère Teresa recevait des tonnes de médicaments du monde entier. Elle en céda de grandes quantités au centre d'entraide dont frère Gaston sut tirer parti. Il forma des infirmières et établit un dispensaire.
"J'avais les médicaments, je n'avais besoin de rien d'autre!", dit-il, "on a rapidement eu plus de 60.000 malades la première année. 100.000 la seconde. Trois ans après, on a fait un petit hôpital".
Dès son arrivée en Inde, il avait décidé d'en adopter la nationalité. "Cela a pris 20 ans, bien sûr!". Il a choisi le patronyme "Dayanand" signifiant "bienheureux (ananda) de la miséricorde (daya)".
Il a longtemps travaillé avec les frères de Mère Teresa à s'occuper des lépreux de Pilkhana. "Je suis resté dix-huit ans, entouré de 500 lépreux, dans une toute petite chambre", raconte-t-il.
Pour son ami, Abdul Wohab, travailleur social de 74 ans, "Gaston est un saint".
- "Une planche pour dormir" -
Désormais handicapé, il passe "les trois quarts de (ses) journées à méditer" sur son lit, face au Christ.
"Je n'avais jamais eu autre chose qu'une planche pour dormir! Maintenant, je vis comme un bourgeois dans un grand lit!", s'exclame l'ascète.
"Mais ce n'est pas moi qui l'ai voulu", ajoute-t-il en riant, "le pire, c'est que je l'accepte..."
La co-fondatrice et directrice d'ICOD, Mamata Gosh, 43 ans, en a décidé ainsi. Surnommée "Gopa", elle veille sur celui qui lui a enseigné le métier d'infirmière, il y a vingt-cinq ans.
"Avant lui, je ne savais rien", dit-elle à l'AFP, "c'est mon père spirituel".
La journée du frère commence à 05H00 du matin par trois heures de prière, devant une reproduction du Suaire de Turin surplombant un Aum, symbole de l'hindouisme, dans son minuscule oratoire jouxtant sa chambre.
Tout de blanc vêtu, pieds nus, il s'installe ensuite sur son fauteuil roulant électrique pour rendre visite à chacun des pensionnaires du hameau aux toits de chaume puis regagne sa chambre en fin de matinée.
Sur sa table de lit, une bible, un crucifix, ses lunettes de vue et un vieil ordinateur portable qui sert notamment à sa correspondance avec les donateurs étrangers du Centre.
"Je gagnerai mon pain jusqu'au dernier jour de ma vie", affirme le frère.
N.Fournier--BTB