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L'opposition turque courtise les femmes au foyer pour se "débarrasser d'Erdogan"
Dans le bazar de Besiktas à Istanbul, entre les pyramides de fraises et d'olives, les vendeurs à grosse voix et les Stambouliotes en quête de bon prix, une militante s'égosille: "Débarrassons-nous d'Erdogan!"
"Défendez vos droits dans les urnes au second tour le 28 mai!", martèle Rojda Aksoy, silhouette menue et baggy noir délavé, flanquée d'une poignée d'autres militantes féministes qui tractent à tour de bras.
"Le +Reis+ va gagner!", leur rétorque une fidèle du président sortant Recep Tayyip Erdogan, arrivé en tête du premier tour de la présidentielle dimanche 14 mai.
L'échange est rugueux. Il sera plus cordial avec des femmes au foulard noué sous le cou, voire applaudi.
A l'approche du second tour, l'opposition turque courtise plus que jamais l'électorat féminin, en particulier les femmes au foyer, traditionnellement acquises au chef de l'Etat.
Au fil des scrutins, les ménagères ont plébiscité celui sous le règne duquel ont été levées les restrictions au port du voile dans la fonction publique et à l'université, à hauteur de 60% lors de la présidentielle de 2018, selon une enquête.
Avec leurs porte-monnaie gonflés de billets dépréciés, toutes connaissent pourtant le prix envolé des oignons et le poids de l'inflation.
"Il faut aller à leur rencontre, leur rappeler que, même si (M. Erdogan et son parti islamo-conservateur AKP) dirigent ce pays depuis plus de vingt ans, même s'ils ont tous les outils de propagande dont les médias, ils n'ont pas gagné", explique à l'AFP Rojda Aksoy entre les étals de fripes et les cœurs d'artichauts flottant dans des bassines bleues.
Le candidat de l'opposition et chef du CHP social-démocrate et laïc, Kemal Kiliçdaroglu, avec ses vidéos de campagne le montrant assis dans sa cuisine, n'a séduit que 44,9% des électeurs au premier tour et Çigdem Ener, 50 ans et chignon haut, n'en fait pas partie. Son cœur est allé au troisième homme, l'ultranationaliste Sinan Ogan.
"La Turquie est laïque, elle a accordé le droit de vote et d'éligibilité aux femmes" dès les années 1930, rappelle-t-elle. "Et regardez le niveau lamentable où Erdogan nous a trainées en faisant entrer au parlement ses amis du Hüda-Par", formation islamiste radicale, s'emporte-t-elle tout en pestant contre le prix des fromages.
Par dépit, elle votera pour Kiliçdaroglu dimanche.
Tijyen Alpanli, cheveux et lunettes rouges, fera de même mais par conviction. "Des femmes sont assassinées, presque aucun des meurtriers n'est puni", avance la sexagénaire, qui redoute aussi la présence des islamistes au sein de la coalition d'Erdogan.
A l'opposé, Raziye Kuskaya, 50 ans, et sa fille soutiendront "Tayyip jusqu'à la dernière goutte de (leur) sang". "Nous ne pouvons peut-être pas acheter tout ce que nous voulons, mais ce n'est pas grave", affirme cette partisane de la charia.
- Porte-à-porte -
De Van (est) à Eskisehir (centre), des militants et militantes de Kiliçdaroglu tentent de convaincre les électrices, profondément polarisées.
"Nous sommes conscients qu'il y a des masses que nous n'arrivons pas à atteindre, notamment les femmes au foyer", a reconnu la semaine dernière le maire CHP d'Istanbul, Ekrem Imamoglu.
A l'inverse, l'AKP depuis deux décennies a dépêché des femmes frapper aux portes des foyers.
L'ambitieux Recep Tayyip Erdogan, avant d'accéder à la mairie d'Istanbul en 1994, en a fait sa botte secrète et une vitrine pour l'islam politique qu'il prône, malgré les réticences de son parti d'alors (le Refah).
Emine Erdogan, son épouse, fut l'une des cheffes de file de ce militantisme de proximité.
L'idée du futur Premier ministre et chef de l'Etat est que "les femmes vont pouvoir rentrer chez les femmes, discuter et convaincre parce qu'il y a une communauté de genre, de valeurs, de classe entre la militante de base de l'AKP et les femmes au foyer", explique Prunelle Aymé, docteure en sciences politiques associée au CERI-Sciences Po Paris.
Le contingent d'adhérentes à l'AKP dépasse aujourd'hui les cinq millions.
Leurs visites de courtoisie lors des naissances, mariages ou décès s'inscrivent dans un travail relationnel et émotionnel qui permet, en plus de fidéliser, de quadriller les quartiers et de collecter des données, poursuit Mme Aymé.
Les ménagères des classes populaires sont par ailleurs les principales bénéficiaires des cours d'artisanat, des centres familiaux et sociaux municipaux qui font la popularité de l'AKP au niveau local, souligne-t-elle.
Mais l'AKP a perdu une vingtaine de sièges lors des législatives du 14 mai. "L'espoir est donc permis", veut croire Rojda Aksoy.
D.Schneider--BTB