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Il y a 50 ans, la "cavale" rocambolesque du cercueil de Pétain
"Maréchal, nous voilà"... Dans la nuit du 18 au 19 février 1973, un commando de six militants d'extrême droite exhume et vole le cercueil du maréchal Pétain sur l'île d'Yeu. Objectif: le transférer à Verdun.
Cette opération rocambolesque, digne des Pieds Nickelés, va tenir en haleine toute la France pendant trois jours. Avant que le cercueil ne soit retrouvé... sous des bâches, au fond d'un garage de banlieue parisienne.
Un épilogue peu glorieux, loin du "geste chevaleresque" vanté par ces nostalgiques de Pétain, qui disaient vouloir faire respecter ses dernières volontés: être inhumé à Douaumont, parmi les Poilus tombés à Verdun.
En ce début d'année 1973, cela fait plus de 20 ans que Philippe Pétain - à la fois héros de la Première guerre mondiale et symbole de la collaboration de Vichy avec l'Allemagne nazie - est mort sur l'île d'Yeu, au large de la Vendée.
Il y a été détenu pendant six ans après avoir été condamné à mort, peine commuée par le général de Gaulle en réclusion à perpétuité.
Dans le cimetière marin de Port-Joinville, la tombe est simple: une dalle de granit blanc surmontée d'une croix en bois. "Philippe Pétain maréchal de France" est gravé en lettres majuscules noires. C'est le seul caveau qui tourne le dos à la mer: Pétain a été frappé d'indignité nationale.
- L'Estafette de Mme Boche -
Régulièrement, ceux qui "défendent sa mémoire", appuyés par des associations d'anciens combattants, réclament la translation de la dépouille.
Devenu président, De Gaulle s'y oppose. Son successeur, Georges Pompidou, paraît moins fermé. Certains pétainistes, qui veulent faire oublier le maréchal de 1940 au profit du général de 1916, souhaitent forcer le destin. Comme Jean-Louis Tixier-Vignancour, avocat et candidat d'extrême droite à la présidentielle de 1965.
Il s'en défendra mais c'est lui le cerveau de l'affaire. Après avoir repéré les lieux, il confie la logistique à son bras droit, Hubert Massol, publicitaire et futur élu municipal Front national.
La date n'est pas due au hasard. La campagne des législatives va s'ouvrir et on est à la veille du jour anniversaire du début de la bataille de Verdun.
La camionnette qui doit véhiculer le cercueil - une Renault Estafette - est arrivée dans l'île le vendredi par le ferry, conduite par une marchande foraine, une certaine Mme Boche... Les hommes de main sont arrivés séparément.
Si le vol se déroule sans encombre, le commando, qui voulait garder l'opération incognito, accumule les maladresses.
Malgré la présence d'un marbrier, un coin de la pierre a été cassé et les joints de la tombe ont été grossièrement refaits. Ce qui attire aussitôt l'attention du gardien pendant sa ronde matinale.
A 12H51, quelques heures seulement après le forfait, un "urgent" de l'AFP annonce que "des inconnus ont descellé la pierre tombale du maréchal Pétain".
Les autorités ordonnent de rouvrir le caveau et là, stupéfaction: le cercueil renfermant le corps embaumé de Pétain a disparu. Branle-bas de combat partout en France. Un périmètre de sécurité est mis en place à Douaumont pour prévenir tout coup d'éclat.
Le commando, lui, joue de malchance: le propriétaire - ancien député pétainiste - du château où il devait changer de véhicule a pris la poudre d'escampette...
Déstabilisé, le groupe abandonne son projet de se rendre à Verdun. Il se rabat sur Paris, où il abandonne la camionnette après avoir planqué le cercueil.
Le vol fait la Une des médias. Avec, au début, plusieurs hypothèses: action menée par l'extrême gauche ou au contraire opération de nostalgiques de Pétain.
Les regards se tournent vite vers Tixier-Vignancour. Certains pétainistes sont furieux. Comme Jacques Isorni, l'avocat de Pétain, qui a eu vent d'un possible "raid" et qui, quoique fervent partisan de la translation de la dépouille, veut "que cela se fasse régulièrement".
L'enquête progresse vite: Mme Boche est arrêtée et se met à table; d'autres interpellations suivent; la camionnette est retrouvée et Hubert Massol se dénonce. Il est prêt, dit-il à la presse, à dire où est le cercueil. Contre l'engagement écrit du président Pompidou de déposer la dépouille aux Invalides avant un transfert à Verdun.
- Réinhumé sur l'île d'Yeu -
Arrêté, il lâche aux policiers l'adresse d'un box de Saint-Ouen. Clap de fin dans la nuit de mercredi à jeudi: le cercueil est retrouvé à 00H10.
"Pour des gens qui disaient vouloir honorer Pétain, finir dans un box, c'est sordide", relève l'historien Jean-Yves Le Naour.
Pompidou ne cède pas et ordonne que la dépouille soit aussitôt ramenée par avion et réinhumée dans son caveau.
Brièvement incarcérés, les membres du commando sont relâchés. Pas de procès: le gouvernement ne veut pas donner une tribune aux pro-Pétain. L'opération bénéficiera de l'amnistie présidentielle en 1974.
A.Gasser--BTB