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Au Groenland, le réchauffement climatique menace les pratiques ancestrales
A bord de son bateau, le chasseur Malik Kleist scrute l'horizon, à la recherche de phoques. Mais, en ce début février au large de Sisimiut, au Groenland, la neige et la glace tardent toujours à arriver, fragilisant les métiers traditionnels comme le sien.
"Normalement, les phoques se trouvent sur la glace ou dans des eaux plus calmes. Mais, aujourd'hui, nous avons dû naviguer jusqu'au fond des fjords pour les trouver, car au large il y a trop de vent et les vagues sont trop fortes", explique cet homme de 37 ans à l'AFP.
L'Arctique se réchauffe quatre fois plus vite que le reste du monde, accélérant le rythme de la fonte de la banquise, qui joue un rôle essentiel dans la reproduction et le mode de vie des phoques.
Au large de Sisimiut, les chasseurs doivent désormais aller de plus en plus loin dans les fjords pour les repérer, faute de glace.
Habituellement, leur bateau progresse sur les eaux gelées : ils percent des trous dans la banquise, attirant les phoques qui viennent y reprendre leur souffle.
L'année 2025 a été exceptionnellement chaude dans cet immense territoire arctique sous souveraineté danoise, avec plusieurs records de températures battus, selon les données de l'institut météorologique danois (DMI).
En décembre, la station de Summit, située au sommet de la calotte glaciaire, a mesuré une température moyenne de -30,9°C, soit 8,1 degrés au-dessus de la normale climatique sur la période entre 1991 et 2020.
"Cela affecte tout ce que nous faisons. Normalement, vers novembre–décembre, la glace se forme. Et, cette année, il n'y a pas de glace, donc cela affecte énormément notre vie", constate Malik Kleist.
- Difficultés financières -
Cette fois-ci, la chasse hivernale au bœuf musqué, qui devait commencer le 31 janvier, a été repoussée par le gouvernement, pour cette même raison.
La banquise n'étant pas assez épaisse pour transporter, une fois abattu, ce colosse de la toundra arctique à partir de la région de Kangerlussuaq, où il se trouve principalement, les chasseurs se retrouvent privés d'une grande partie de leurs revenus.
"À cette période de l'année, il n'y a pas grand-chose à chasser. Nous dépendons donc de la viande et de la peau du bœuf musqué", relève Malik Kleist. "Beaucoup de mes collègues ont des difficultés financières en ce moment". De sa viande jusqu'à sa fourrure, chaque partie de l'animal est utilisée ou vendue.
La saison de chasse estivale gagne donc en importance et permet à la plupart des Groenlandais de remplir leurs congélateurs, dit-il à l'AFP, autour d'une soupe au poisson.
Le raccourcissement des saisons affecte une autre activité centrale au Groenland, qui a évolué vers le tourisme : les balades en traîneau à chiens.
Traditionnellement utilisés pour la chasse, ces imposants chiens du Groenland, Kalaalit qimmiat, sont attachés la majeure partie de l'année, loi oblige.
Dans le quartier où ils sont parqués à Sisimiut, un tonnerre d'aboiements se mêle aux efforts de Nukaaraq Olsen, un musher (meneur de ces animaux) de 21 ans, qui se débat pour les attacher à son traîneau.
Impatients de courir, ses 18 chiens ne tiennent plus en place. Une vingtaine de minutes plus tard, ils sont lancés. Mais la route est cahoteuse et à plusieurs reprises, Nukaaraq doit se lever pour pousser manuellement le traîneau, bloqué par les rochers de la toundra.
"Cette année, nous avons eu beaucoup de journées chaudes et douces, même en décembre ou en janvier", s'essouffle-t-il. "La neige tombe puis fond à nouveau, c'est perturbant".
Certaines parties des circuits ne sont plus praticables, devenues trop dangereuses à cause d'une neige trop dure, et de la glace.
- Chiens déshydratés -
Les effets se font également sentir sur le bien-être des chiens.
Ils peuvent se retrouver déshydratés, car habitués à étancher leur soif avec la neige. Les mushers doivent en tenir compte dans les soins apportés à leur attelage.
Beaucoup de conducteurs de chiens de traîneau sont contraints de se séparer de leurs chiens, le coût de leur entretien dépassant largement la courte période - désormais de deux mois - pendant laquelle ils peuvent courir, relève Emilie Andersen-Ranberg, chercheuse à l'université de Copenhague, qui a ouvert une clinique à Sisimiut.
D'autres s'adaptent, comme Johanne Bech, 72 ans, qui envisage d'installer des roues sur son traineau, pour pouvoir exercer son activité pendant la période estivale.
Cette solution "prend de l'ampleur car la période enneigée se réduit de plus en plus", note la vétérinaire.
Au cours des 20 dernières années, le nombre des chiens de traîneau a chuté de moitié, passant de 25.000 à 13.000, selon un article de l'université du Groenland paru en 2024.
Johanne Bech veut croire en l'avenir.
"J'espère que ce n'est que temporaire, que nous pourrons retrouver un peu plus de stabilité, plus de neige et plus de glace à l'avenir", confie-t-elle.
M.Vogt--VB