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Kenya : manifestations à Nairobi alors que le gouvernement présente son budget
La police tentait jeudi de disperser au gaz lacrymogène quelques centaines de personnes manifestant à Nairobi contre les violences policières, alors que le gouvernement kényan présentait au parlement son budget, sans hausses massives d'impôts afin d'éviter que la rue ne s'embrase comme l'an passé.
Le Kenya est une puissance économique régionale, fortement endettée auprès de bailleurs étrangers. Sa population dénonce une montée en flèche du coût de la vie, dans un marché de l'emploi stagnant, et une élite politique impliquée dans de multiples scandales de corruption.
Le projet de loi de finances de 2024, qui prévoyait d'augmenter les taxes sur des biens de consommation courante, avait dans ce contexte suscité une énorme colère. Des milliers de manifestants avaient pris d'assaut le parlement le 25 juin 2024, forçant le président William Ruto à retirer le texte.
Au moins 60 personnes avaient été tuées lors de semaines de manifestations en juin et juillet 2024. Les groupes de défense des droits humains affirment que des dizaines d'autres ont été illégalement détenues par les forces de sécurité dans la foulée, dont certaines ne sont jamais réapparues.
Jeudi, plusieurs centaines de manifestants se sont rassemblés dans la capitale Nairobi, davantage pour protester contre les violences policières suite à la récente mort en cellule d'un professeur de 31 ans, Albert Ojwang, que contre le projet de loi de finances.
"Vous ne pouvez pas tuer l'un des nôtres en prison et attendre qu'on ne fasse rien", a dénoncé Tiffany, 22 ans. "Nous venons nous battre pour notre pays", a affirmé Tupac Thuku, 21 ans, alors que les forces de l'ordre tiraient des grenades lacrymogènes sur les manifestants.
Au moins trois personnes ont été blessées par des balles en caoutchouc, a constaté un journaliste de l'AFP. Deux voitures ont aussi été incendiées et des pierres lancées.
Le gouvernement a pour sa part joué la carte de la prudence. "Pour regagner la confiance publique, nous avons renforcé la participation citoyenne dans toute la formulation des politiques, y compris l'élaboration du budget", a expliqué au parlement le ministre des Finances John Mbadi.
Plutôt que d'augmenter les taxes directes appliquées aux consommateurs, l'exécutif s'est davantage concentré sur les entreprises, tout en cherchant à réduire les dépenses publiques et à fermer les échappatoires fiscaux pour augmenter ses revenus.
A l'instar de nombreuses nations africaines, le Kenya est lourdement endetté auprès de bailleurs étrangers. Le paiement des intérêts de ses emprunts excède les budgets de la santé et de l'éducation.
- "Éviter la controverse" -
"Le projet de loi de finances de cette année cherche, en comparaison avec celui de l'année dernière, à éviter la controverse", observe Patricia Rodrigues, du cabinet de conseil Control Risks. Mais il sera "difficile pour de nombreuses entreprises de l'accepter, car il inclut des augmentations potentielles des impôts sur le revenu et des contributions sociales, ainsi que la fin de certaines exonérations fiscales pour les grandes entreprises et les PME", ajoute-t-elle.
La Banque mondiale a réduit ses prévisions de croissance pour le Kenya de 5% à 4,5% pour 2025.
Le pays cherche actuellement un nouvel accord avec le Fonds monétaire international, ce qui signifie qu'un éventuel nouveau prêt ne sera pas inclus dans le budget.
Moins susceptible de provoquer des manifestations que celui de 2024, le budget à venir n'en suscite pas moins déjà une certaine désapprobation, que les autorités s'emploient à faire taire.
Fin mai, la développeuse d'une plateforme critiquant le projet de loi de finances 2025 - car il entraînera, selon elle, une baisse du pouvoir d'achat et un accroissement des violations de la vie privée - a été arrêtée plusieurs jours, puis poursuivie pour cybercriminalité.
- Démission -
Alors que la répression des voix discordantes s'accroît dans le pays, Albert Ojwang, qui avait critiqué en ligne le numéro deux de la police kényane, Eliud Kipkoech Lagat, a été retrouvé mort en cellule ce weekend, quelque heures après son arrestation.
La police a d'abord annoncé un suicide, avant que des médecins légistes n'invalident cette thèse, évoquant "blessure à la tête, compression du cou, et (...) d'autres blessures sur tout son corps qui pointent vers une agression". Cinq policiers ont été suspendus, et l'affaire, qui indigne dans le pays, a fait réagir jusqu'au président Ruto, qui a dénoncé mercredi un décès "déchirant et inacceptable".
Les manifestants de jeudi ont demandé la démission d'Eliud Kipkoech Lagat.
P.Staeheli--VB