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En Asie centrale, l'inexorable exode des Russes
Les époux Lopatine préparent un voyage particulier: leur départ du Kazakhstan pour la Russie, comme des dizaines de milliers de Russes ethniques quittant chaque année l'Asie centrale depuis la chute de l'Union soviétique pour rejoindre la terre de leurs ancêtres.
Dans leur appartement à Chakhtinsk, Tatiana et Dmitri glanent des conseils sur un groupe Telegram spécialisé, le "chemin de la maison".
"La décision de quitter le Kazakhstan est prise, nous allons renoncer au passeport kazakh pour recevoir le passeport russe", explique à l'AFP Tatiana, ex-professeure de sport de 52 ans.
Les Lopatine veulent déménager à Omsk en Sibérie, lieu de leurs "racines historiques".
"Nous devons encore choisir la façon dont nous allons partir", poursuit Tatiana, "soit par nous-mêmes, soit dans le cadre du programme de réinstallation", organisé par la Russie.
Ce programme pour rapatrier les "compatriotes de l'étranger" s'adresse en premier lieu aux Russes ethniques, mais aussi à toute personne originaire d'URSS, offrant indemnités de déménagement dans une région prédéfinie, allocations chômage voire terres.
Depuis 2006, environ 1,2 million de personnes ont immigré en Russie dans ce cadre, principalement depuis l'Asie centrale, sans compter ceux venus hors programme.
Car la Russie manque de bras pour travailler et de femmes pour procréer, selon son président Vladimir Poutine, la population chutant depuis trente ans.
Le dirigeant russe a rappelé début mars la nécessité de "soutenir le retour dans leur pays d'origine de nos compatriotes" et le martèle : l'amélioration de la démographie, "objectif national prioritaire", est le "défi le plus important" du pays.
Mais depuis le début de la guerre en Ukraine, le programme attire moins: en 2024, seulement 31.700 personnes ont participé, le niveau le plus faible en quatorze ans.
Espérant rendre la Russie plus attractive, Vladimir Poutine a instauré en 2024 un nouvel institut pour le rapatriement, aux conditions moins strictes mais sans avantages financiers.
- "Exode" -
L'histoire des Russes ethniques citoyens des républiques centrasiatiques interrogés par l'AFP avant leur départ est similaire.
Leurs parents ont été envoyés en Asie centrale sous l'Union soviétique pour développer l'agriculture dans les steppes du Kazakhstan, extraire des matières premières des montagnes du Kirghizstan, construire des villes en Ouzbékistan ou des canaux d'irrigation dans le désert du Turkménistan.
Si tous louent la beauté de leur pays et la gentillesse des peuples locaux, ils ne voient plus de perspectives pour eux et leurs enfants dans cette région pourtant en plein développement.
La Russie apparaît comme une bouée de sauvetage, parfois fantasmée au vu des faibles salaires des régions russes.
"Quand le programme a été lancé, c'était hors de question de déménager, car je me sentais bien au Kazakhstan", se rappelle Tatiana.
Puis les appels de la famille leur "disant de venir" en Russie, les "souvenirs des vacances d'été" vers Moscou, les "faibles salaires" et les "difficultés à trouver un travail" au Kazakhstan les ont persuadés.
Au Kirghizstan, Lioubov Tiassova, 50 ans, s'est résignée à quitter sa petite ville d'Orlovka.
"Il y avait une majorité de Russes ici jusqu'à l'exode des années 1990", raconte-t-elle, se plaignant du chômage.
"Je considère la Russie comme l'avenir pour mes enfants: un travail stable, une ville prospère", raconte cette guide touristique.
Sa fille diplômée en médecine "est partie, faute d'emploi, en Russie", où elle veut que son fils de 13 ans étudie.
- "Pas de perspectives" -
A la chute de l'URSS, les Russes ethniques représentaient environ 20% de la population d'Asie centrale, contre 5% aujourd'hui. Et leur nombre absolu a chuté de neuf à quatre millions.
En position dominante sous le communisme, les Russes ont depuis largement subi un déclassement social.
Et le renforcement des identités centrasiatiques aux dépens de l'influence russe, notamment depuis l'invasion de l'Ukraine, les marginalise.
"Je pense ne pas pouvoir trouver de travail car je ne parle pas turkmène", dit à l'AFP Nikolaï, 48 ans, ex-fonctionnaire.
Il s'est envolé pour Voronej, ne voyant "pas de perspectives au Turkménistan" pour sa famille.
En Ouzbékistan, Semion, informaticien de 35 ans, veut que ses deux filles soient dans un environnement russophone, car "même à Tachkent (la capitale) on parle de moins en moins russe".
Il vend son appartement, comme Valentina et Konstantin à Achkhabad, la capitale turkmène.
"Nous commençons à faire nos bagages et dès que nous trouvons un acheteur, nous partons", explique cette coiffeuse.
"Le Turkménistan nous manquera, le soleil toute l'année, le calme. Il faudra tout recommencer (...) mais ce sera plus facile de trouver du travail en Russie", veut-elle croire.
D.Schaer--VB