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Au marché aux bovins de Saint-Christophe, les enchères montent, les éleveurs respirent
"2010, 2020, 2030..." : les nombres roulent dans la bouche du crieur, s'envolant dans un écho métallique au-dessus du "ring" où les bovins tournent en rond devant les acheteurs fiévreux du marché de Saint-Christophe-en-Brionnais, en Saône-et-Loire.
Plus gros de France concernant les bovins adultes, ce marché "au cadran" (avec un affichage des enchères) connaît depuis quelques années une hausse des cours sans précédent, qui offre un peu d'air aux éleveurs malgré la crise du secteur.
En ce jour de février, le crieur, chef d'orchestre des enchères, adjuge la vente à 2.400 euros par tête, un prix définitif qui s'affiche immédiatement sur l'écran géant.
"Ce matin, on a vu des bêtes à 5 euros 20", le kilo. "Il y a trois ans, c'était encore 3,84 euros", remarque Guillaume Berger, directeur du marché de Saint-Christophe.
"Heureusement", les cours "ont pris 30%" ces dernières années, précise Daniel, un éleveur de charolaises qui préfère rester anonyme.
"Sinon, il y a longtemps qu'on aurait arrêté parce que les charges ont pris bien 30% aussi", poursuit cet homme de 47 ans en dressant l'inventaire de cette flambée: "les charges alimentaires pour les bêtes, les charges mécaniques, la MSA (mutualité agricole). Tout, tout, tout..."
Avant que les prix des boeufs ne remontent, "on n'arrivait plus à vivre. J'en ai même vu se faire des choses qu'il ne fallait pas faire", ajoute-t-il en référence aux suicides qui se multiplient dans les campagnes.
- Cheptel réduit -
"On a dégoûté les éleveurs. Aujourd'hui, il n'y a plus d'éleveurs et il n'y a plus de bêtes", regrette encore Daniel.
Pierrot Mazoyer, acheteur de 88 ans, confirme: "quand j'avais 15 ans, le marché était plein", dit-il en roulant les "r" à la bourguignonne. Les jours de vente, "il y avait jusqu'à 5.000 bêtes. Aujourd'hui, ça n'a plus rien à voir."
"On est allé jusqu'à 120.000 bêtes vendues en 1977-78", se souvient Gérard Peguet, président de l'Antenne Touristique de Saint-Christophe, qui organise des visites du marché. Aujourd'hui, "on est plutôt sur 40, 45.000 par an. On a reculé comme sur l'ensemble des marchés en France", ajoute le retraité issu d'une famille d'opérateurs du marché.
La baisse est "significative" et se poursuit, confirme Guillaume Berger: "il y a une dizaine d'années, on passait aux portes 1.000 animaux en moyenne. Aujourd'hui, on est autour de 870" par mercredi, jour du marché aux bestiaux.
"Il y a de moins en moins d'agriculteurs", donc mécaniquement de moins en moins de bêtes à vendre, explique-t-il.
Encore supérieur à 20 millions de têtes en 2000, le cheptel bovin français n'était plus que de 16,4 millions en 2023, en raison du non-renouvellement des générations, mais également des intempéries et des épizooties comme la maladie hémorragique épizootique (MHE).
- Emballement -
La chute des volumes à vendre, plus rapide que la baisse de la consommation de viande, a provoqué le retour de bâton magique, qui a poussé les cours à la hausse.
"L'année 2024 aura été une année, en tout cas sur la fin, d'amélioration des prix", s'est récemment réjoui Patrick Bénézit, président de la Fédération nationale bovine (FNB).
La même tendance est confirmée à Saint-Christophe: "aujourd'hui, la hausse des cours permet de compenser la baisse (des volumes). Les éleveurs valorisent donc mieux leurs animaux", indique Guillaume Berger.
Mais la hausse va-t-elle se stabiliser ou éclater en une bulle spéculative?
"Ça fait comme une voiture, quand elle s'emballe, des fois, le moteur serre", craint Daniel, éleveur depuis 23 ans.
"Le manque de bétail, aujourd'hui, fait ce qui est rare est cher, tout simplement. Mais on va réussir à stabiliser", tente de rassurer le directeur du marché, Guillaume Berger.
D.Bachmann--VB