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En Turquie, le secteur textile craint de perdre ses ouvriers syriens
"Les Syriens ont beaucoup contribué au développement du secteur du textile en Turquie. S'ils partent, on aura un sérieux problème de main-d'oeuvre", estime Ali Gozcu, illustrant l'inquiétude de cette industrie en Turquie.
Si la communauté syrienne célèbre depuis décembre le renversement de Bachar al-Assad, les entreprises turques qui comptent sur ses bras, comme M. Gozcu, directeur d'ALG Tekstil, une entreprise de Gaziantep (sud-est), ont rapidement fait le calcul.
Situé à proximité de la frontière, à environ deux heures d'Alep, Gaziantep accueille un demi-million de Syriens.
"Nous ne nous attendons pas à un départ immédiat, mais si ça se produit, nous subirons une grave perte de main d'oeuvre", affirme-t-il à l'AFP, précisant que 70% de ses ouvriers sont syriens.
M. Gozcu n'est pas le seul à être inquiet.
"Tous les travailleurs ici sont Syriens", confirme Yusuf Samil Kandil, contrôleur qualité chez Beni Giy, dans le quartier Unal où les entreprises de textile bordent les rues délabrées aux vitrines poussiéreuses, dans lesquelles trônent portants et mannequins démodés.
"Si les Syriens partent, nos coûts de main d'oeuvre vont fortement augmenter et nos coûts de production avec", affirme-t-il.
La Turquie est le sixième plus grand producteur de textile dans le monde et son industrie est concentrée dans le sud-est du pays, qui accueille la plupart des réfugiés syriens - 2,9 millions selon les autorités.
Officiellement, près de 100.000 Syriens ont un permis de travail, mais les experts estiment qu'environ un million d'entre eux travaillent, principalement dans la construction, l'industrie manufacturière et le textile.
Leur départ pourrait porter un sérieux coup à ce dernier secteur qui bataille déjà contre l'inflation et la hausse des coûts: ça reviendrait à "verser du sel sur une plaie ouverte", estime M. Kandil.
Fin janvier, le ministère turc de l'Intérieur décomptait plus de 81.000 retours en Syrie depuis le renversement de Bachar Al-Assad. Ceux-ci devraient s'accélérer en juin, pour les fêtes de l'Aïd et après la fin de l'école.
- "plus personne" -
Chez ALG, des dizaines de jeunes hommes et femmes assis, penchés sur leurs machines à coudre, produisent des milliers de t-shirts sous le nouveau drapeau syrien à trois étoiles accroché au mur.
"Si les Syriens partent, il n'y aura plus personne pour travailler: 80 à 90% des employés ici sont Syriens", explique Zekeriya Bozo, un ouvrier de 55 ans qui souhaite rentrer en Syrie et "créer une entreprise là-bas".
Mais les craintes de départ massif sont infondées, estiment les experts, tant l'incertitude pèse sur la Syrie ravagée par treize ans de guerre.
"Bien qu'ils soient très heureux qu'Assad soit parti, ce n'était qu'un des obstacles à leur retour", explique le professeur Murat Erdogan dont l'enquête annuelle, le "Baromètre des Syriens", souligne les inquiétudes des réfugiés concernant la sécurité, le risque de conflits et les infrastructures détruites dans leur pays.
La plupart des réfugiés syriens ont établi leur vie en Turquie, où plus de 970.000 bébés sont nés ces douze dernières années. Malgré des conditions de travail souvent difficiles, les Syriens savent que la Turquie leur offre davantage que ce qu'ils peuvent trouver en Syrie, affirme le chercheur.
"Les réfugiés syriens disent qu'ils travaillent très dur pour très peu d'argent en Turquie. Mais chez eux, même s'ils trouvaient du travail, ils ne gagneraient que 14 dollars par mois. En Turquie, les conditions sont certes difficiles mais ils gagnent beaucoup plus", ajoute-t-il.
Selon lui, "20% maximum des Syriens en Turquie rentreront en Syrie et cela prendra du temps".
- Délocaliser en Syrie? -
Ali Gozcu réfléchit déjà aux moyens de maintenir sa production si ses employés syriens partent, dont près de la moitié viennent de la région d'Alep de l'autre côté de la frontière.
"Nous sommes devenus très proches avec nos ouvriers syriens. S'ils ont des problèmes pour revenir en Turquie, nous ouvrirons des ateliers en Syrie pour eux", jure-t-il.
Malgré l'état du pays et le manque d'électricité notamment, Kemal Kirisci, expert en migration à la Brookings Institution, à Washington, voit le potentiel de liens commerciaux pour l'avenir.
"La Syrie est un pays très prometteur à long terme. Dans l'idéal, il faut que les gens puissent circuler dans les deux sens. L'industrie et l'économie turques seront gagnantes, tout comme la Syrie et son nouveau régime", affirme-t-il en évoquant la perspective d'un "ShamGen".
A l'image de l'espace Schengen européen, il garantirait la libre-circulation entre la Syrie, la Jordanie, le Liban et la Turquie.
Le projet, lancé en 2010, a été annulé à cause de la guerre en Syrie.
K.Hofmann--VB