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En Provence, une eau douce jetée, longtemps ignorée et désormais convoitée
En Provence, frappée par des épisodes de sécheresse liés au réchauffement climatique, le rejet "comme un déchet" de centaines de millions de mètres cubes d'eau douce dans une lagune salée interroge sur une meilleure valorisation de cette précieuse ressource.
Non polluée, cette eau provient de la Durance, nourrie des neiges alpines. Electricité de France (EDF) dérive une partie de cette rivière pour produire de l'électricité, via une chaîne de centrales allant des Alpes à Saint-Chamas, en Provence.
C'est là que l'eau douce, une fois turbinée, finit sa course, déversée dans l'étang de Berre, la plus grande lagune méditerranéenne de France. EDF a le droit d'y rejeter jusqu'à 1,2 milliard de m3 par an, soit plus de 300.000 piscines olympiques.
"Face au changement climatique, c'est incroyable de balancer un milliard de m3 d'eau douce, comme un +déchet+, alors qu'à une dizaine de kilomètres on manque d'eau", dénonce Philippe Picon, directeur ressource en eau du Syndicat mixte d'aménagement de la vallée de la Durance (SMAVD), un établissement public.
Après 2022 et sa sécheresse historique, Etat, élus, agriculteurs, défenseurs de l'environnement et EDF planchent sur des scénarii pour mieux valoriser cette eau, tout en maintenant la production électrique.
D'autant qu'avec le changement climatique la ressource devrait diminuer de 15% d'ici 2050 dans tout le bassin de la Durance, qui alimente en eau potable trois millions de personnes, permet d'irriguer 100.000 hectares de terres agricoles et fait tourner des industries, rappelle M. Picon.
"Peut-on encore accepter de gaspiller cette quantité?", s'interroge le maire de Saint-Chamas, Didier Khelfa.
Avec d'autres élus du Groupement d'intérêt public pour la réhabilitation de l'étang de Berre (Gipreb), il s'implique depuis des années pour diminuer ces rejets. Car cette eau douce perturbe l'écosystème lagunaire, jusqu'à asphyxier la faune et la flore comme en 2018.
- Nouveau canal ? -
En 2022, EDF -qui rejette de fait entre 650 et 960 millions de m3 en moyenne selon les années- était prête à réduire la quantité turbinée. Mais "sont intervenues la guerre en Ukraine et les tensions sur le marché de l'énergie" et l'électricien a voulu maintenir sa production, rappelle à l'AFP le préfet Christophe Mirmand.
"Il est évident" que "la question se pose de savoir si cette eau ne pourrait pas être récupérée", poursuit-il, que ce soit "pour des usages agricoles ou pour répondre à des besoins industriels" comme la future production d'hydrogène près du port de Marseille.
Première piste: en utiliser une partie -200 à 300 millions de m3- pour les productions agricoles de la plaine de la Crau, comme le foin, culture traditionnellement sans pesticide et dont l'eau d'irrigation recharge une nappe phréatique desservant 270.000 habitants.
"La dérivation peut se faire directement à partir des canaux existants, à partir de Mallemort (Bouches-du-Rhône). Cela sacrifierait deux centrales électriques à Salon et Saint-Chamas, il y aurait quelques travaux de modernisation des canaux, mais pas pharaoniques", explique Didier Khelfa.
Fin de non-recevoir pour EDF, qui regrette déjà de n'utiliser ces deux centrales qu'à 30% en raison de la limitation des rejets d'eau imposée depuis 2004 par la justice européenne.
"Nous sommes dans une concertation positive avec trois objectifs communs: production d'énergie renouvelable pour la région, restauration écologique de l'étang de Berre, valorisation de l'eau douce", indique à l'AFP Pascale Sautel, directrice Concessions d'EDF Hydro Méditerranée. Or "ce projet ne garantit pas l'objectif" de restaurer les capacités de production d'hydroélectricité, ajoute-t-elle.
Autre piste, à long terme: un nouveau canal partant de la centrale de Saint-Chamas. Deux tracés, pour desservir l'industrie, irriguer, renforcer les nappes, sont étudiés: l'un transporterait l'eau vers le golfe de Fos ; l'autre irait jusqu'au Rhône et pourrait aider la Camargue face aux avancées maritimes.
Les travaux coûteraient des centaines de millions d'euros, voire plus d'un milliard: "Il faut être prudent sur la faisabilité technique", relève le préfet, rappelant que ces projets sont au stade des études.
Si l'eau de Saint-Chamas a fait l'objet de fausses affirmations virales sur les réseaux sociaux -un supposé échange contre du pétrole avec le Moyen-Orient démonté par un article de vérification de l'AFP-, élus, gouvernement, ONG et EDF rejettent cette "aberration".
"La seule destination acceptable de l'eau, c'est de la donner là où on en a besoin dans la région", résume René Benedetto, président de l'association écologiste L'étang nouveau.
F.Pavlenko--BTB