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Enterrer dignement les morts de la rue: mission de "Goutte de vies" à Toulouse
Benjamin est mort et son cercueil de bois brut, dans le vaste cimetière toulousain de Cornebarrieu balayé par le vent d'autan, est entouré par ses amis de la rue et des bénévoles de Goutte de vies, organisateurs des obsèques.
Depuis 2008, cette association se démène pour offrir aux sans-abri et aux isolés un véritable enterrement, et ainsi "prendre soin de la vie jusqu'au bout", selon les mots de Michèle Guilmin, membre du bureau.
"Benjamin... J'imagine que c'était un prénom qui chantait dans votre langue", lance Louise Le Corre, la "célébrante" de Goutte de vies, en ouverture de l'hommage à ce SDF d'origine hongroise, décédé à 46 ans devant le foyer où il passait ses nuits dans le quartier toulousain de Saint-Cyprien.
Des bougies sont allumées sur son cercueil. Des amis du défunt, les yeux rougis, prennent tour à tour la parole, en hongrois, anglais ou français.
"Ca a été une amitié brève et intense, vraiment intense", déclare ému "Zorro", un copain de la rue. "Avec l'émotion j'arrive pas trop à dire les mots que je voudrais trouver, mais je pourrais vous en dire plein, plein, plein sur Benjamin."
"C'était un monsieur qui avait beaucoup, beaucoup d'humour", se souvient Béatrice Coletti, infirmière d'une équipe mobile de rue qui s'était liée avec lui.
"C'était +The fisherman+ (Le pêcheur)", poursuit-elle, racontant cet homme toujours joyeux qui, aux abords d'un supermarché, faisait la manche dans son fauteuil roulant avec une canne à pêche au bout de laquelle il avait fixé une canette.
- "Accueillir l'imprévu" -
Le moment est ponctué par les chants de "Kokeliko", chorale mêlant bénévoles et sans-abri qui entonne notamment "Les Copains d'abord" de Georges Brassens. Pour clore la célébration, chacun est invité à écrire un mot sur le cercueil.
Tout ce rituel s'est mis en place au fil de l'existence de Goutte de vies qui compte une vingtaine de membres, explique à l'AFP Mme Le Corre, mère au foyer et célébrante depuis plusieurs années, ajoutant en plaisantant: "Il n'y a pas de master pour les enterrements des gars de la rue".
Et puis, renchérit-elle, "il faut savoir accueillir l'imprévu" car, complète Mme Guilmin, quand la "famille de la rue" vient, c'est "souvent en bande".
"Ils ne supportent pas la mort, ils ont du mal à venir aux enterrements de leurs copains, du coup quand ils y vont, ils y vont en force, et pour s'aider, c'est je bois ou je me drogue".
Le nom de l'association fait ainsi référence à "la dernière goutte de vin ou d'alcool que jettent les SDF sur le cercueil de leurs amis", explique cette retraitée souriante.
"Ça peut être agité, dit-elle encore, mais c'est merveilleux quand ils sont là, il y a une fraternité incroyable!"
D'autres fois, les bénévoles se retrouvent face aux cercueils seuls, avec les agents des pompes funèbres. Certains sans-abri meurent totalement isolés, sous un pont ou dans un bois, en ayant rompu tout lien.
- "Un autre regard" -
Pour ceux-là, comme pour les autres, l'association mène l'enquête pour tenter de retrouver des morceaux de vie qui permettent de donner à leur enterrement toute l'humanité qu'ils méritent.
C'est Bernard Soulé, un inspecteur de police à la retraite, qui s'en occupe avec deux autres bénévoles. "Au bout de 35 ans dans la police, j'ai de la méthode quand même", déclare-t-il.
Registres d'état-civil, contacts avec ses anciens collègues ou les travailleurs sociaux lui permettent d'en savoir plus sur les défunts et parfois de retrouver leur famille.
"J'aide Gouttes de vie et moi, ça me fait du bien, comme ça, mon logiciel, il continue à fonctionner. Je suis un homme de liens, j'y peux rien", dit-il.
Chaque année, l'association organise les obsèques d'une trentaine de personnes qui ont connu la rue. Toutes n'y meurent pas, cela peut être en foyer, dans un logement d'accueil ou un établissement de soins.
Leur travail est "remarquable, très humain et permet qu'il y ait un autre regard sur les gens qui sont dans la rue", souligne Daniel Rougé, adjoint au maire de Toulouse en charge de la solidarité.
Ces enterrements "refont une place à ces personnes qui sont dans une altérité que l'on stigmatise, que l'on rejette ou que l'on ne veut pas voir", résume Thierry Marmet, ancien chef d'un service de soins palliatifs qui a rejoint l'association.
A.Gasser--BTB