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Pour la Russie, un mariage économique "déséquilibré" avec la Chine
Largement coupée de l'Europe depuis son offensive contre l'Ukraine, la Russie a réorienté massivement son économie vers la Chine, au risque de se retrouver avec Pékin dans une relation "déséquilibrée" et en position de faiblesse.
Trois semaines avant le début de l'intervention du Kremlin en Ukraine, Vladimir Poutine et Xi Jinping brandissaient un partenariat "sans limites" entre Russie et Chine. Le message: s'afficher en contrepoids de l'Occident.
Depuis, les échanges commerciaux ont explosé, malgré les sanctions internationales et le départ de nombreuses entreprises étrangères de Russie. Le commerce bilatéral a atteint l'an passé 190 milliards de dollars, selon les douanes chinoises, un record.
La part du yuan dans les devises utilisées pour le commerce extérieur russe s'est également envolée, passant en un an de 0,5% à 16%, et entraînant au passage la réduction spectaculaire de l'euro et du dollar dans les exportations russes (48% désormais).
Sur le plan énergétique, leur principale source d'échanges, Moscou et Pékin ont aussi accéléré leur rapprochement.
"La Chine et l'Inde ont remplacé l'UE en tant que marchés principaux d'exportations" pour le pétrole russe, représentant "au quatrième trimestre (2022), avec la Turquie, les deux-tiers des exportations totales de brut russe", expliquent des économistes de l'Association des grandes banques et institutions financières mondiales (IIF).
"Il est absolument critique pour la Russie d'être proche de la Chine, car elle n'a plus beaucoup de partenaires économiques" de taille, observe Elina Rybakova, l'une d'entre eux, interrogée par l'AFP.
- "Pas d'autre choix" -
Selon Sergueï Tsyplakov, expert des relations économiques russo-chinoises à la Haute Ecole d'économie de Moscou, en un an, "les Chinois ont pris sur le marché russe les créneaux libérés par les entreprises occidentales", notamment dans l'automobile.
"Il était nécessaire pour la Russie de trouver des sources d'importations alternatives, notamment pour les composants électroniques", explique Anna Kireïeva, de la prestigieuse école moscovite de relations internationales MGIMO.
Mais, dit-elle à l'AFP, "dans les faits, les grandes entreprises chinoises bien intégrées dans les marchés occidentaux et dans le système financier mondial, comme Huawei ou ZTE, ont préféré mettre sur pause leurs activités en Russie pour éviter d'éventuelles sanctions américaines".
Alors, mariage de circonstance ou alliance économique durable ?
"Poutine veut avec la Chine une relation équilibrée, +comme des jumeaux+, mais ce n'est pas le cas", tranche Timothy Ash, analyste au cabinet BlueBay.
"La Russie n'a pas d'autre choix" que de se tourner vers la Chine, affirme-t-il auprès de l'AFP.
"La stabilité de l'économie russe dépend désormais de la Chine, ce qui donne à Pékin un nouvel instrument pour influencer la Russie directement", analyse pour sa part Temour Oumarov, spécialiste des relations sino-russes à la Fondation Carnegie pour la paix internationale.
Une observation toutefois contestée par le Kremlin. "Dans ces relations, il n'y a pas de leader, pas de suiveur", a assuré vendredi le conseiller diplomatique de Vladimir Poutine, Iouri Ouchakov, évoquant "deux partenaires qui se font confiance et partagent largement les mêmes objectifs".
- "Concurrents" -
Reste que de nombreux problèmes logistiques subsistent pour développer davantage ce partenariat.
Les lignes ferroviaires dans l'Extrême-Orient russe "sont déjà saturées", explique à l'AFP Mme Kireïeva. "Et leur modernisation prendra du temps".
Idem pour les infrastructures de la région destinées aux hydrocarbures, comme le port pétrolier russe de Kozmino, sur la côte de la mer du Japon.
Sans compter que Moscou doit consentir actuellement d'importants rabais sur son pétrole, visé depuis décembre dernier par un embargo et le plafonnement de son prix de vente par les Occidentaux.
Les conséquences se font déjà sentir sur le budget russe: les revenus pétroliers de Moscou ont plongé de 42% sur un an en février, selon l'Agence internationale de l'énergie (AIE), alors que la Russie commercialise plus ou moins toujours le même volume.
De quoi affaiblir davantage la position russe vis-à-vis de Pékin ?
"Les deux puissances sont des concurrents au-delà d'être des alliés supposés", rappelle Timothy Ash. "Pékin aime voir une Russie affaiblie pour pouvoir l'exploiter".
"Nous ne sommes qu'au début du processus de dépendance économique de Moscou vis-à-vis de la Chine", reprend de son côté Temour Oumarov. "Mais dans plusieurs années ou décennies, ce levier économique pourrait se transformer en un levier politique encore plus puissant".
I.Meyer--BTB