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Au Pakistan, les talibans locaux pratiquent assidûment l'extorsion de fonds
Un parlementaire prenait le thé avec des électeurs en juillet dans sa circonscription du nord-ouest du Pakistan quand son téléphone a vibré: les talibans locaux le contactaient pour réclamer un "don".
"Nous espérons que vous ne nous décevrez pas", disait l'inquiétant message, envoyé par un intermédiaire au nom des talibans pakistanais du Tehreek-e-Taliban Pakistan (TTP).
Un autre message a rapidement suivi: "Un refus de fournir un soutien financier fera de vous un problème", prévenait-il. "Nous pensons qu'un homme sage comprendra ce que nous entendons par là".
Depuis la prise de pouvoir en août 2021 des talibans à Kaboul, les tentatives d'extorsion de la part du TTP à la frontière avec l'Afghanistan se sont multipliées.
Le TTP est un groupe distinct des talibans afghans. Mais il partage avec eux une même idéologie et une longue histoire commune, et a été revigoré par leur succès.
Depuis cet été, le parlementaire provincial, qui a demandé à rester anonyme, a été contraint de payer au TTP une somme totalisant 1,2 millions de roupies (5.200 euros).
"Ceux qui ne paient pas doivent faire face aux conséquences. Parfois, ils lancent une grenade à leur porte. Parfois, ils tirent", explique-t-il à l'AFP.
"La majeure partie des élites paient l'argent extorqué. Certains paient plus, d'autres moins, mais personne n'en parle", ajoute-t-il. "Tout le monde craint pour sa vie."
Le TTP a été créé en 2007 par des jihadistes pakistanais alliés à Al-Qaïda, qui avaient combattu aux côtés des talibans en Afghanistan dans les années 1990 avant de s'opposer au soutien apporté par Islamabad aux Américains après l'invasion de ce pays en 2001.
Ses membres sont principalement d'ethnie pachtoune, comme les talibans afghans.
- Attaques en hausse -
Né dans les zones tribales du nord-ouest du Pakistan, à la frontière avec l'Afghanistan, le TTP a tué en moins d'une décennie des dizaines de milliers de civils pakistanais et de membres des forces de sécurité.
Il a été au faîte de son pouvoir entre 2007 et 2009, quand il contrôlait la vallée de Swat, à peine 140 km au nord d'Islamabad, y imposant une version ultra-radicale de la loi islamique.
Amoindri par les tirs de drones américains, les divisions internes et les ralliements au groupe jihadiste Etat islamique, le TTP a finalement été chassé des zones tribales lors d'une vaste opération lancée par l'armée pakistanaise en 2014.
Le TTP a commencé à se redresser à l'été 2020 en ralliant à lui des factions dissidentes. Mais sa fortune a véritablement changé avec le retour au pouvoir des talibans à Kaboul.
L'Afghanistan est depuis devenu un "refuge ouvert" pour ses combattants, qui y étaient auparavant pourchassés par la coalition menée par les Etats-Unis, constate l'analyste sécuritaire pakistanais Imtiaz Gul.
"Ils ont maintenant toute liberté d'action", observe-t-il. "C'est l'une des raisons pour lesquelles les attaques du TTP ont augmenté" au Pakistan.
Moins meurtrières que par le passé et dirigées principalement contre les forces de sécurité, ces attaques sont en hausse de 50% depuis août 2021 et ont fait 433 morts, selon l'Institut pakistanais PIPS.
"Ils ont recommencé le même jeu qu'avant: attentats ciblés, explosions de bombes, enlèvements et coups de fil pour extorquer", remarque un activiste communautaire de Swat, Ahmad Shah.
L'extorsion de fonds permet au TTP de se financer, tout en entamant la confiance des gens dans les institutions locales. Le député provincial Nisar Mohmand estime que 80 à 95% des habitants les plus aisés de la région en sont victimes.
Certains parlementaires ont été attaqués après avoir refusé de payer, d'autres ont maintenant trop peur pour visiter leur circonscription.
Le TTP a son "propre système de récompense et de punition", souligne M. Mohmand. "Ils ont établi un gouvernement alternatif, alors comment les gens sont-ils censés leur résister?"
- Heures sombres -
Les talibans afghans ont de vieilles divergences avec le TTP et ont maintes fois assuré qu'ils ne laisseraient pas de groupe terroriste opérer sur leur sol.
Mais le premier signe d'une tentative de chantage du TTP est le numéro téléphonique commençant par le code international de l'Afghanistan: +93. Puis vient un SMS laissant peu de place à l'ambiguïté, ou un message vocal en langue pachtoune prononcé avec un accent pakistanais.
L'AFP a consulté l'un de ces messages, menaçant un propriétaire terrien. "L'heure de se montrer cruel est proche. Ne pensez pas que nous sommes finis", prévenait-il.
La somme est généralement réglée via un intermédiaire. Les victimes doivent s'attendre à être mises à contribution plusieurs fois par an.
Le TTP, qui a perdu une large partie du soutien populaire dont il bénéficiait localement avant 2014, prétend que ce système d'extorsion est aux mains de criminels qui utilisent son nom.
Mais selon un responsable local des renseignements, il est bien "à la racine de la menace".
A Swat, la population craint un retour aux heures sombres. Elle a exprimé son rejet du TTP avec plusieurs manifestations bien suivies ces dernières semaines.
Des pourparlers de paix sont en cours entre Islamabad et le TTP, qui a déclaré une trêve qu'aucun des deux camps ne respecte.
Le retour des talibans afghans au pouvoir, après deux décennies de guerre contre les Occidentaux, montre que la solution ne sera probablement pas militaire.
"Nous devons chercher une solution qui soit acceptable pour les deux camps", estime Muhammad Ali Saif, un négociateur du gouvernement. "Un accord durable devra être trouvé."
M.Furrer--BTB