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"Allez au boulot!": au Japon, le regain du virilisme d'entreprise
Serrés épaule contre épaule, des jeunes de la génération Z dans une entreprise de Tokyo lancent un retentissant "ouais, carrément!" pour conclure leur rassemblement matinal, affichant un virilisme d'entreprise qui a longtemps constitué le socle du miracle économique japonais d'après-guerre.
Autrefois bastion de "guerriers d'entreprise" dévoués à leur travail, le Japon s'est peu à peu orienté vers un meilleur équilibre vie professionnelle-vie privée, avec une attention accrue à la santé mentale.
Mais certains jeunes salariés de la quatrième économie mondiale cherchent à retrouver ce zèle d'antan, déçus par une culture professionnelle moderne jugée trop "douce" et freinant leur progression.
Global Partners, société de conseil et de développement des entreprises, en est l'illustration: ses chants matinaux frénétiques et les remontrances de l'encadrement ont fait d'elle une sensation en ligne, attirant des recrues désireuses de s'endurcir.
"Kotaro, tu es le meilleur commercial", proclame un des nombreux Post-it de motivation sur l'ordinateur de Kotaro Kawabata, 26 ans.
Contrairement à beaucoup de salariés démarrant leur journée sans entrain, "ici, c'est un +boom+ dès le départ. Tout le monde se dit: +Allez, au boulot!+. J'adore ça", dit-il à l'AFP.
Chaque matin, les employés forment un cercle, scandant à pleins poumons des mantras comme "augmentons les ventes!". Une personne est choisie au hasard pour galvaniser le groupe, une épreuve de caractère.
"Je peux vraiment progresser ici. Ils sont stricts et se mettent même en colère pour m'aider à me développer", ajoute-t-il.
- "Une forme d'amour" -
Asuka Obri Okabe, 28 ans, voit elle aussi ces remontrances comme "une forme d'amour".
"Ce qui est effrayant, c'est un environnement où personne ne me corrige et où je continue dans la mauvaise direction", explique-t-elle.
Selon une enquête de la firme Recruit Works Institute, 64% des cadres intermédiaires japonais ne réprimandent leurs subordonnés que "quelques fois ou moins" par an.
L'époque où discipline stricte et homogénéité masculine dominaient est révolue, souligne le chercheur Shoto Furuya. Le vieillissement du pays impose désormais de s'appuyer sur des profils variés, dont certains ne placent pas le travail au centre de leur vie.
Le suicide en 2015 d'une employée surmenée de 24 ans chez le géant de la publicité Dentsu a aussi accéléré la lutte contre le "karoshi" (mort par excès de travail) et favorisé des environnements moins éprouvants.
"Mais un cadre détendu ne convient pas à tout le monde", note M. Furuya, certains jeunes ambitieux quittant leur emploi par frustration et aspirant à une atmosphère plus combative.
Chez Global Partners, le slogan "zoss", version abrégée et virile de "otsukaresama-desu" (merci pour votre travail) est omniprésent. L'entreprise diffuse des vidéos de ses réunions énergiques et de ses remontrances, suscitant sur les réseaux des critiques évoquant un environnement "sectaire" mais aussi "sadique".
Le fondateur Koji Yamamoto, 54 ans, dénonce pour sa part l'adoption de valeurs occidentales qu'il juge excessivement permissives depuis les années 2000.
Le politiquement correct et la "cancel culture" auraient, selon lui, "anéanti la force mentale" à l'origine du succès d'après-guerre.
- Désengagement -
Les salariés seraient désormais "trop effrayés pour dire +fais de ton mieux+ ou même se serrer la main", de peur d'accusations de harcèlement.
D'où la devise interne: "Se retenir est un mal."
"Si vous ne dites rien pour ne pas faire de vagues, vous finissez par vous désengager silencieusement", explique M. Yamamoto.
Une enquête de la plateforme de recrutement Mynavi indique que la moitié des Japonais de 20 à 30 ans se disent mentalement détachés de leur travail.
Yuna Nagano, 19 ans, partage ce constat: sa génération "manque d'enthousiasme et se contente du minimum".
"Mais ici, nous ne travaillons pas seulement pour le salaire, donc notre productivité est bien plus élevée. Cet état d'esprit profite à l'économie", dit-elle.
Bien qu'admirateur de l'ère japonaise Showa (1926-1989), M. Yamamoto reconnaît que certains aspects comme le surmenage et le mépris de la santé mentale ne doivent pas revenir.
L'entreprise présente ainsi un visage moderne: employés majoritairement jeunes, internationaux, parité hommes-femmes, tenue libre et usage relativement élevé des congés payés.
A certains égards, "la société est meilleure aujourd'hui", reconnaît-il.
"C'est pourquoi nous devrions revenir à 90% à l'ère Showa, et conserver 10% du présent."
G.Schmid--VB