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Sans papiers dans leur propre pays, la vie fantomatique de millions de Pakistanais
Officiellement, il n'existe pas. Ahmed Raza, 19 ans, aimerait devenir propriétaire, étudier ou voyager. Mais ces rêves sont inaccessibles, car, comme des millions de Pakistanais, il n'a aucun papier d'identité.
"Quand je cherche du travail, on me réclame mes papiers. Je ne peux pas espérer reprendre des études, acheter une propriété, voyager un jour" ou "même me marier légalement", raconte à l'AFP celui qui a déjà interpellé deux fois pour n'avoir pas pu présenter une carte d'identité lors de contrôles policiers.
"J'étais très jeune quand je me suis mariée", explique sa mère, Maryam Suleman dans la pièce unique qu'ils partagent à Karachi, la capitale économique dans le sud côtier.
A l'époque, "je n'ai pas compris l'importance d'avoir des papiers", poursuit la veuve de 55 ans qui elle-même n'en a jamais eu.
Au Pakistan, les parents attendent généralement l'entrée à l'école --obligatoire à partir de cinq ans-- pour lancer les démarches d'obtention du certificat de naissance, requis pour intégrer un établissement scolaire.
- Cercle vicieux -
Ahmed Raza, lui, est passé entre les gouttes jusqu'au CM2.
Et quand le collège a demandé ses papiers, sa mère a dû se résoudre à le déscolariser car, plus l'enfant est grand, plus la procédure se complique, requérant parfois de payer un médecin, un avocat ou même un encart, souvent coûteux, dans le journal local.
Il est loin d'être le seul: les résultats d'un recensement révélaient en 2017 que 45 millions d'habitants sur les plus de 240 millions que compte le Pakistan n'avaient jamais été inscrits à l'état-civil. Malgré les demandes répétées de l'AFP, le service de l'état civil au Pakistan n'a pas donné de chiffres plus récents.
Aujourd'hui, Ahmed Raza est bloqué dans un cercle vicieux: pour s'inscrire à l'état-civil, il doit montrer les papiers de sa mère, elle-même peinant à les obtenir à son âge.
Pour les avoir, assure-t-il, il faudrait débourser jusqu'à 150 euros de frais --soit un mois et demi de l'argent qu'ils gagnent à deux en faisant des ménages et de menues tâches dans une épicerie.
A cela s'ajoutent les pots-de-vin, murmurent les habitants du coin qui glissent qu'il existe un dernier recours: le marché noir --tout en refusant de dire s'ils y ont eux-mêmes fait un tour par peur de sanctions.
Actuellement, 58% des enfants de moins de cinq ans n'ont pas de certificat de naissance. Pour leur éviter le sort d'Ahmed Raza, l'Unicef fait du porte-à-porte.
- "Ni le temps, ni l'argent" -
Sous une chaleur de plomb, dans les hameaux reculés du Pendjab, à Rajanpur, ses employés rappellent aux parents que les enfants sans papiers sont plus souvent victimes que les autres de travail et de mariage forcés.
Dans certaines provinces, l'inscription à elle seule coûte de 60 centimes à six euros et constitue une démarche chronophage, une barrière de plus pour les 45% de Pakistanais pauvres.
"Nos hommes n'ont ni le temps ni l'argent de se rendre au conseil de village et de manquer une journée de travail, mais il n'y a aucun moyen de transport pour qu'une femme seule vienne", pointe Nazia Hussain, qui a bravé la tradition patriarcale pour venir inscrire ses deux enfants.
Dans les zones rurales, où moins de la moitié des habitants savent lire et écrire, cette "procédure lente" nécessite parfois de "revenir plusieurs fois", dit-elle.
Mais qu'importent les difficultés, Saba se pliera à toutes les démarches pour déclarer ses trois enfants.
"Nous ne voulons pas que leur avenir ressemble à notre passé. S'ils vont à l'école, leur vie sera meilleure", assure cette Pakistanaise qui ne porte qu'un seul nom.
Le porte-à-porte de l'Unicef et la décision récente du Pendjab --où vivent la moitié des Pakistanais, soit près de 130 millions d'habitants-- de rendre gratuit l'enregistrement des enfants semblent déjà porter leurs fruits.
L'Unicef assure qu'à Rajanpur, 17,7% des enfants avaient un certificat de naissance en 2024 --près de trois fois plus qu'en 2018.
- "Quand j'irai à La Mecque" -
Une tendance qui change la donne pour toute une génération, veut croire Zahida Manzoor, de l'Unicef, dépêchée à Rajanpur.
"S'il ignore qu'un enfant existe, l'Etat ne peut pas prévoir les services de bases: vaccination, éducation, soins, services sociaux et protection contre les abus et la violence", dit-elle.
Alors même qu'au Pakistan, la polio est toujours endémique, un enfant sur trois n'est pas scolarisé, et que le pays est 154e sur 182 au classement mondial de la protection des enfants de la fondation KidsRights, basée à Amsterdam.
Malgré tout, aujourd'hui encore, beaucoup ne voient pas l'intérêt de se presser, comme Muhammad Haris et ses frères.
Dans leur province montagneuse du Khyber Pakhtunkhwa, frontalière de l'Afghanistan, ils n'ont enregistré aucun de leurs huit enfants.
"Le gouvernement réclame des papiers pour le visa du pèlerinage à La Mecque", généralement accompli après avoir rassemblé les économies d'une vie, dit-il à l'AFP.
"Quand j'irai là-bas, je ferai notre certificat de mariage et les actes de naissance des enfants".
sam-jma-la-vid/sbh/gmo
G.Frei--VB