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Au procès des grossistes d'Aubervilliers, les rouages du blanchiment d'argent
Il a voulu tout expliquer. Les sacs de cash, les virements bancaires effectués en échange, les commissions... Bref, tout le mécanisme du blanchiment d'argent qui gangrène la communauté des grossistes d'Aubervilliers, au coeur d'un procès tentaculaire à Paris depuis début mars.
Eliav S., Franco-Israélien de 38 ans, est ce qu'on appelle dans ce dossier un "affairiste" ou un intermédiaire. Fines lunettes transparentes, veste de costume grise, lui se décrit plutôt, à la barre, comme un "commercial".
Depuis l'ouverture du procès, il est le seul à s'être réellement ouvert, parmi les 21 prévenus qui comparaissent pour blanchiment en bande organisée et association de malfaiteurs.
Les grossistes en textile de la communauté chinoise, accusés d'être les pivots d'un réseau international de blanchiment d'argent issu du trafic de stupéfiants -du cannabis importé du Maroc-, ont choisi le mutisme ou invoqué des trous de mémoire sur les faits qui remontent à 2014-2015.
S'il nie avoir eu connaissance de l'origine de l'argent, Eliav S. a en revanche reconnu les opérations de blanchiment qui gravitaient autour des grossistes d'Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), dressant le schéma d'un système sophistiqué par le nombre d'intermédiaires à l'oeuvre.
D'un côté, des réseaux criminels qui génèrent d'énormes flux de liquidités, qu'ils doivent blanchir.
De l'autre, décrit-il, confirmant les suspicions des enquêteurs, des grossistes en prêt-à-porter qui brassent eux aussi d'importantes sommes d'espèces, d'abord parce qu'ils sous-déclarent les marchandises importées de Chine par conteneurs, puis qu'ils les écoulent massivement au noir.
Tous ont besoin d'intermédiaires capables d'échanger ce cash contre des virements bancaires, noyés dans des flux de commerce légaux.
"J'étais dans ce système de +décaisseur+, entre l'offre et la demande. Je devais trouver des Chinois qui acceptent ce système. Les sociétés qui veulent décaisser pouvaient ventiler (l'argent) sur plusieurs entreprises" capables d'émettre des virements bancaires contre des "fausses factures", avait expliqué mercredi Eliav S., avant que le ministère public ne requiert quatre ans d'emprisonnement dont un ferme à son encontre.
- "Engrenage" -
Une fois le virement réceptionné en Chine, "je retournais chez les Chinois (d'Aubervilliers) pour récupérer les espèces" d'un montant équivalent, agrémentés d'une commission généralement de 2%, a-t-il reconnu devant le tribunal, concluant ses phrases par des "tout simplement".
"Pour moi, l'intérêt, c'était d'avoir des commissions. Les clients avaient besoin de plus en plus de virements parce qu'il y avait de plus en plus d'espèces", a-t-il déroulé.
"Au moins, vous parlez, ça change des journées précédentes!", a réagi la présidente Armelle Briand, jugeant son témoignage d'autant plus crédible qu'Eliav S. est mis en examen dans un autre dossier similaire et que son activité de "compensateur" est "plus large que les grossistes d'Aubervilliers".
Dans ce dossier, "chacun a un intérêt", a résumé le procureur Alexis Liberge.
Le Centre international de commerce de gros France-Asie (Cifa) d'Aubervilliers, régi par un "fonctionnement clanique", est un "terrain favorable au blanchiment", a abondé l'autre représentante du ministère public, Clémence Girard: "Il génère beaucoup de cash, qu'il va ensuite falloir écouler".
Bingwu Z., grossiste de 38 ans dont l'entreprise a joué un rôle central dans ce dossier, est aussi le seul à avoir esquissé une explication, lors de son audition le 13 mars.
"Dès lors que j'ai commencé à accepter des espèces, c'était un engrenage. Parce qu'après, je ne pouvais plus payer mes fournisseurs" avec de l'argent non déclaré, a reconnu le gérant d'une société accusée d'avoir "lavé" 1,1 million d'euros en deux mois.
"C'est systématiquement la personne qui nous fait des virements qui nous sollicite", s'est toutefois dédouané celui qui se faisait appeler "John" dans ce milieu.
Le mécanisme, a repris Eliav S., est loin d'être propre au textile chinois. Ainsi, les 307.530 euros en liquide retrouvés sous le lit de ses parents, dans le XVIe arrondissement de Paris, lui ont été confiés par des "Yougoslaves balèzes" qui lui auraient dit: "Tiens, l'argent, tu te débrouilles pour me l'envoyer par virement".
Plus généralement, lui a demandé la présidente Briand, qu'a-t-il fait des commissions empochées ? "Je l'ai dépensé. J'étais dans une spirale de blanchiment, je faisais tout ce qui était pas bien. Quand on est dans la bêtise, on va jusqu'au bout".
La présidente a tenu à le corriger: "Ce n'est pas de la bêtise, monsieur. C'est de la délinquance".
E.Gasser--VB