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Aux Comores, des migrants suspendus à la fin du droit du sol à Mayotte
Ce village au bout des terres comoriennes est la dernière étape pour des milliers de migrants africains tentant de rejoindre clandestinement le département français de Mayotte. Mais ces temps-ci, les barques restent à quai: la France a annoncé un nouveau tour de vis contre l'immigration illégale.
Mayotte, dans l'océan Indien, compte 310.000 habitants, selon des chiffres officiels probablement largement sous-estimés, dont 48% d'immigrés comoriens et d'autres pays d'Afrique.
Perché sur les montagnes de l'île comorienne d'Anjouan, le village de Kangani est à seulement un bras de mer et quelque 70 km du 101e département français. L'île avec ses écoles et ses hôpitaux fait figure d'eldorado pour de nombreux Comoriens, même si le territoire est le plus pauvre de France.
Familles en quête d'une vie meilleure, mais aussi cigarettes et bétail sont habituellement chargés plusieurs fois par jour sur des barques en bois traditionnellement utilisées pour la pêche et appelées "kwassa-kwassas". Toute l'économie du village tourne autour de ces traversées hasardeuses et les échanges se font par liasses de billets en euros.
Mais depuis plusieurs semaines, des habitants en colère contre l'insécurité et l'immigration illégale érigent des barrages à Mayotte, et Paris a récemment annoncé une mesure controversée visant à supprimer le droit du sol sur l'île pour endiguer l'afflux de migrants. Depuis, les rues sinueuses de Kangani sont tombées dans un calme tendu.
"Les barrages nous affectent tous, il n'y a plus de départ de kwassa-kwassas en attendant un retour à la normale", peste Chadhuli Tafsir, jeune homme d'une trentaine d'années originaire de Kangani.
"La suppression du droit du sol, c'est une mauvaise idée pour tout le monde", assène-t-il en poursuivant un débat animé avec les hommes rassemblés sur la place du village.
- "Temps et argent" -
Derrière les modestes maisons en briques du bourg de quelque 6.000 âmes, des jeunes font des allers-retours sur des motos pétaradantes. Certains portent fièrement chevelure blonde décolorée et tatouages: "Tous ces gosses viennent de Mayotte et attendent de retenter le passage", chuchote un villageois.
Interceptés par les gardes-côtes ou renvoyés par la police française, de nombreux refoulés retentent la traversée sitôt de retour sur le sol comorien.
Ousseni, petit homme sec âgé d'une cinquantaine d'années, ne donne que son prénom. Le "pêcheur-passeur" fait payer entre 400 et 500 euros par personne et par tentative pour rejoindre l'île d'en face. Une petite fortune dans l'archipel pauvre de 870.000 habitants, où le salaire moyen mensuel équivaut à une centaine d'euros.
Selon lui, la gronde à Mayotte et les débats autour du droit du sol lui "font perdre du temps et de l'argent". Jusqu'ici, son plus gros problème était "les garde-côtes comoriens qui rackettent au moins 200 euros par traversée".
"La dernière fois, je transportais un malade, ils m'ont empêché de passer. J'ai dû revenir sur la terre ferme. Le malade est mort peu après", raconte-t-il à l'AFP sans trop d'état d'âme.
Il pense avant tout à honorer ses commandes: "Des Mahorais sont dans l'attente de la livraison d'un bœuf pour un mariage. Il leur a coûté 10.000 euros, c'est beaucoup mais toujours moins que chez eux".
Il faut parfois attendre plusieurs jours pour tenter la traversée sur une mer clémente. Les embarcations chavirent régulièrement et de nombreux migrants ont disparu en mer entre les Comores et la France. Sans doute des milliers, il n'y a pas de chiffre officiel.
"Personne ne prendrait le risque d'aller à Mayotte mais nous n'avons pas le choix. Prendre la mer, c'est notre seule option", dit d'un ton résigné Jeansi, qui attend le prochain départ d'un bateau pour la France.
M.Vogt--VB